Lin DELPIERRE, photographe

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Quand le corps manque à sa parole (Alexandre ROLLA)

 

Passant de l’image à la parole, les corps deviennent des mots, des phrases, les poésies qui donnent vie aux images. « (…) l’aridité des pentes calcinées ou désertiques s’entrecroise sans cesse avec la fertilité de l’arbre et de la parole » [4] .

Les existences se diluent laissant le photographe interroger le paysage seul. Certaines images de l’Inde, l’Italie ou le Chili n’évoquent que la ville, les campagnes, les collines et les déserts. Mais comment exprimer les territoires sans parler des gens qui les parcourent ou les habitent ? Existe-t-il une identité paysagère qui dépasse les cultures ? Le paysage seul existe, mais il se réduit souvent à des préoccupations artistiques ou esthétiques. Il convient, pour l’artiste, de dépasser ces notions.

Comme Cesare Pavese, Lin Delpierre « médite la leçon de la culture chinoise, que caractérise selon lui (Pavese) la correspondance entre le pouvoir et l’identification avec le territoire, qui a abouti à l’art des paysages que l’on connaît. Comment garder quelque chose de cette « magie de la nature », sans pour autant renoncer au thème humain, et sans tomber dans une identification romantique de la nature ? » [5]

Du romantisme au réalisme, l’artiste qui traite aujourd’hui du paysage s’expose au risque de l’esthétisme. Photographes et vidéastes aux visions documentaires et poétiques deviennent les nouveaux « peintres » d’aujourd’hui. Pour les critiques et historiens, les visions actuelles du paysage seul induisent systématiquement le classicisme, une filiation dans l’histoire de la représentation, une picturalité évidente quels que soient les moyens d’expression. Les appréciations critiques de certains vidéo-paysages de Bill Viola témoignent de ces inclinaisons réductrices :

« Du pictural est à l’œuvre dans nombre de ses réalisations antérieures, pour ne citer que Chott-el Djerid (A Portrait in Light and Heat) si proche des aquarelles de Turner à Venise ou des peintures de Monet. Mais la matière est ici pure énergie lumineuse. A l’épaisseur de la pâte se substitue celle de la trame, une vibration proprement électronique » [6] .

[4] ibid., p. 5
[5] ibid. p. 34
[6] Anne-Marie Duguet, « Bill Viola, un corps passe », Art Press n°289, avril 2003, p. 30.