Lin DELPIERRE, photographe

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Quand le corps manque à sa parole (Alexandre ROLLA)

 

La fixité du point de vue, la position statique du regardeur confèrent à l’espace alentour une dimension particulière et primordiale. Cette force, cette stature sont encore accentuées par le défilement des êtres humains. Les frontières sont ainsi posées entre le statique et le mouvant entre l’immuable et le vivant. Les passantes surprises dans leurs mouvements, leurs ondulations, ne sont jamais figées, elles sont présentes comme traces. Du pas lent à la vive allure, de la promenade à la course, cette présence, ce passage confinent parfois à la disparition. En interrogeant le fugitif et le vivant, le photographe pose un regard attentif sur le minéral et l’intangible. Les corps eux-mêmes se transforment, ils ne sont plus que lumières, ombres ou éclats, ils deviennent paysages avant de disparaître.

« Quand le corps manque à sa parole » interroge la mémoire des travailleurs miniers. Images désolées d’un espace stupéfait de lumière, ciel fossilisé, chaussures comme des fleurs de sable sur les seuils. Une fiole de parfum trouvée dans une ville minière abandonnée suscite la présence d’une femme disparue. À travers le paysage aride jusqu’à Santiago du Chili, je cherche dans la passante et son végétal enroulement la réversion d’une silhouette sur la terre tourmentée du désert de l’Atacama [2].»

Dans le travail de Lin Delpierre, les êtres parfois s’évaporent, laissant la place aux déserts. « Un espace quasi abstrait, habité seulement par une parole. Et pourtant construit et orienté, et, oui, chargé de sensations. Où les rapports de hauteur, de couleur, de densité, qui se découvrent progressivement sous l’hypnose des plans fixes, sont d’une grande subtilité. Un espace dont l’abstraction et l’apparente aridité mêmes sont des leurres, puisqu’elles s’ouvrent sans cesse sur la vision de paysages et de situations à la fois riches et soumis à de fortes tensions internes [3]. »

[2] Lin Delpierre, Quand le corps manque à sa parole, Chili, 1999
[3] Régis Durand, Pavese, Paris, Marval, Lieux de l’écrit, 1994, p. 5