Lin DELPIERRE, photographe

Retour

L'ombre de la ville (Alain MONS)

 

Une autre magnifique photo de Lin Delpierre nous entraîne encore plus loin dans le regard anamorphique. Cette fois ci le cliché est pris d'un intérieur avec une grande baie vitrée (fig. 37). Une sorte de bâche légère, un voile, étend ses plis et son flottement tamisé sur les trois quarts de l'image. Seule la lumière du soleil perce cet étendard iconique. Il reste le bas de l'image, entaille par où nous voyons une place, des bâtiments, quelques lumières, un citadin à peine perceptible... Mais nous entrevoyons aussi des lettres qui se reflètent dans la baie vitrée. On apprécie la complexité et l'intelligence de la prise de vue. Elle dénote une visibilité immanente du réel urbain constituée de couches incongrues, de strates subtiles, de reouvrements déplacés, d'emmêlement discrets, que seule l'image immobile permet de situer quelque peu.

Une telle image riche, qui confond toute imagerie, nous tire vers une limite indécidable entre surface et profondeur. Comme pour le Baroque, elle joue selon deux principes spatiaux, la ressemblance et l'altérité. Cela peut sembler être une scène du quotidien, mais c'est aussi une figure du rêve. Tous les éléments composent la réalité, mais ils sont parfaitement irréels telle que la fixité les présente à l'œil. Le regard est absorbé vers un point de fuite (à chacun le sien) nous emportant dans une incertitude permanente de la perception du réel. Là encore il s'agit de décentrer la vision pour la délivrer, la restituer à ses effets, à son indécidable fondamental. Le regard dans ce contexte est ce qui permet de se libérer du sens, d'une totalité signifiante de la ville. Par des figures diffuses et étranges des artefacts artistiques le regard accepte l'Autre du réel, cet écart des formes qui pourtant nous entoure quotidiennement, et nous interroge.

Alain MONS, L'ombre de la ville, essai sur la photographie contemporaine (P. 114)
Ed° LA VILETTE